Quand madame Ferrari provoque une révolution de palais

il y a 13 heures - 11 Mars 2026, caradisiac
Quand madame Ferrari provoque une révolution de palais
Sans sa femme Laura, Enzo Ferrari n’aurait certainement pas pu faire prospérer son entreprise. C’est elle qui tenait les cordons de la bourse ! Très interventionniste, elle a toutefois provoqué ce qu’on appelle une révolution de palais…

On parle beaucoup du caractère bien trempé d’Enzo Ferrari, mais sa femme Laura n’était pas en reste. Issue d’une très riche famille milanaise, elle avait un pouvoir certain sur son mari, au point de lui faire promettre d’abandonner sa carrière de pilote à la naissance de leur premier enfant. Et c’est de là que tout part.

En 1931, elle lui annonce qu’elle est enceinte de leur fils, Alfredo (qui naîtra en 1932 et sera affectueusement surnommé Dino) de sorte qu’Enzo met fin à ses exploits en piste : il était pourtant un excellent pilote, pas le meilleur mais pas loin. Il a fondé la Scuderia Ferrari en 1929, son écurie de course réunissant ingénieurs et pilotes, engageant les Alfa Romeo en compétition, avec succès. A tel point qu’elle devient le département course de la marque au biscione : fini l’indépendance pour Enzo !

Toutefois, suite à des querelles répétées en interne avec Wilfredo Ricart, le directeur technique d’Alfa, Ferrari claque la porte en 1939 pour créer sa société de construction, Auto Avio Costruzioni (AAC). La guerre éclate et  Ferrari se doit de construire notamment des moteurs d’avion, mais il revient à ses premières amours, l’automobile, en 1947, avec la 125S, la première voiture à arborer son nom.

Ceci, il a pu le faire grâce à sa détermination fascinante mais aussi l’argent de sa femme Laura. Or, Enzo mène une double vie, ayant un deuxième foyer avec Lina Lardi qui lui donnera un 2e fils, Piero, en 1945. Evidemment, cela rend Laura, sa légitime, folle de rage. Mais ce n’est rien face au drame horrible qui frappera le couple explosif : en 1956, gravement malade, Dino décède, ce dont ni Laura ni Enzo ne se remettront.

Dès lors, ce dernier aura tendance à se replier sur lui-même, s’enfermant souvent dans son bureau, et Laura deviendra de plus en plus interventionniste dans les finances de Ferrari, qu'elle a très possiblement sauvée, mais aussi dans l'usine. Laura et Enzo se ressemblaient beaucoup par leurs caractères éruptifs et intransigeants, madame Ferrari ayant ses propres souffre-douleurs, comme Girolano Gardini, le très efficace directeur des ventes de l’entreprise de Maranello.

Celui-ci a fini par s'en plaindre à Enzo, lui demandant d’intervenir auprès de sa femme pour qu’elle le laisse tranquille, sans quoi, il démissionnerait. Evidemment, le Commendatore, sommé vertement, vit rouge. Il n’était pas le genre d’homme à qui l’on pouvait faire cet ultimatum, d'autant qu'il savait ce qu'il devait à son épouse, et vira Gardini. Cela dit, il n’avait pas anticipé la suite. Gardini était très apprécié de ses collègues, dont certains en avaient également assez des humiliations infligées par Laura.

Seulement, aucun n’osait en parler ouvertement au patron. Aussi, ils se réunirent et firent rédiger une lettre, avec l’aide d’un avocat, qu’ils signèrent. Enzo ne s’y attendait vraiment pas, d’autant qu’il s’agissait de gens cruciaux pour son entreprise, notamment l’ingénieur en chef Carlo Chiti, le directeur du développement des voitures de course, les ingénieurs Giotto Bizzarrini et Gian Paolo Dallara, ainsi que Romolo Tavoni, le directeur sportif, 

On ne sait pas exactement quelle fut la réaction d’Enzo, s’il a lourdé séance tenante ce club des cinq ou s’il a tenté de négocier, toujours est-il que ce petit monde a quitté le navire en novembre 1961. Ce qu’on appellera « La révolution de palais ». Cela eut lieu au milieu d’une tempête où Ferrari était l’objet d’une grande hostilité de la presse et du public.

Pourquoi ? A cause du nombre affolant de pilotes qui se tuaient au volant de ses autos (Eugenio Castellotti et Fon de Portago en 1957, Luigi Musso et Peter Collins en 1958, Wolfgang von Trips en 1961). Pire, chaque décès entrainait une enquête à l’usine, et Ferrari devait faire face à plusieurs procès. « Les emmerdements volent en escadrille » disait Jacques Chirac, né la même année que Dino Ferrari, et cela se vérifiait particulièrement en cette période !

Aussi, même si la Scuderia remportait les championnats du monde constructeur et pilote cette année-là, la situation était sombre. Mais Enzo en avait vu d’autres. Alors que certains prédisaient la mort de son entreprise, il prit la décision de nommer Mauro Forghieri à la tête de la technique, de la course et de la recherche. Le jeune ingénieur n’avait pourtant que 26 ans !

Pendant ce temps, Carlo Chiti et Romolo Tavoni fondent ensemble ATS (Automobili Turismo e Sport), soutenus financièrement par le comte Giovanni Volpi, et conçoivent une Formule 1 rivale des Ferrari. Un échec ! Dallara part chez  Maserati avant de créer (avec succès) sa firme, et Bizzarrini montera la société Autostar, par laquelle il concevra le V12 de l’ennemi juré de Ferrari : Lamborghini. Il collaborera ensuite avec Iso Rivolta puis Autostar deviendra la Bizzarrini Spa en 1966, qui disparaîtra toutefois dès 1969.

Et Ferrari dans tout ça ? Le choix de Forghieri fut judicieux. Celui-ci transformera la dangereuse 250 GTO, initiée par Bizzarrini, en machine à gagner, puis mettra au point la première F1 Ferrari monocoque, la 158, en 1964, au volant de la laquelle John Surtees gagnera le titre pilote. Au total, sous la férule de Forghieri qui modernisera tant sa technique que ses pratiques, la Scuderia engrangera huit championnats. D’une période extraordinairement difficile, Ferrari a réussi à ressortir par le haut, renvoyant à leurs études ceux qui avaient prédit sa disparition. Et comme l’apprirent les auteurs de la Révolution de palais, nul n’est irremplaçable. Saut peut-être Laura Ferrari, qui disparaîtra en 1978. Enzo ne se remariera jamais...

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