« Matching Numbers ». Kesako ? Dans l’esprit du puriste, le Matching Numbers est le tampon d’authenticité ultime. C’est la garantie qu’une voiture dispose toujours des mêmes éléments mécaniques (moteur, boîte de vitesses, châssis…) que lors de sa sortie d’usine. Une notion dont on se fichait pas mal voici 40 ans, mais qui est devenue une religion pour les voitures prestigieuses depuis 20 ans !
La tyrannie du numéro de série
Le tampon « matching numbers » est un argument de vente qui, sur le papier, justifie des surcotes vertigineuses : on parle de 20 à 40 %, voire, dans certains cas très exclusifs, beaucoup plus ! Chose étonnante, à lire les catalogues des ventes aux enchères, on a la forte impression que la majorité des Ferrari et autres Aston Martin disposent toujours de la même mécanique qu’à leur sortie d’usine ! Après des décennies d’aléas, et pour des mécaniques parfois largement abusées, cela ressemble assez fort à un petit miracle… Nous y reviendrons.
Le haut du panier !
Bien entendu, plus le véhicule est cher, plus ce tampon est important. « Quitte à mettre beaucoup d’argent dans une voiture, autant qu’elle soit parfaite », entend-on régulièrement. Et de fait, on l’a vu récemment : la 250 GTO « Bianco Speciale » vendue par Mecum s’est vendue à moitié prix par rapport à une autre GTO, en partie parce qu’elle ne disposait plus de son moteur d’origine !
Alors oui, elle profitait d’un bloc strictement conforme aux spécifications d’origine, fourni par l’usine elle-même qui plus est, mais pour le « connaisseur » (l’investisseur ?), cela reste une sacrée embûche… Bref, pour un flacon délivrant toujours la même ivresse mais ayant connu une embûche historique (parfaitement compréhensible s’agissant d’un bolide de compétition) vous profitez d’une ristourne de 50 %. Qui dit mieux ?
Se tromper de cible ?
En ce qui nous concerne, cette quête de la perfection administrative semble occulter l’essence même d’une voiture ancienne : il s’agit avant tout d’un objet mécanique vivant, ayant connu sa propre histoire ! On ne rêvait pas de la Mercedes 300 SL pour ses numéros de série, mais pour sa capacité à nous transporter, avec faste et panache, vers d’autres horizons. La nostalgie est certes le moteur du marché actuel, mais elle ne devrait pas être synonyme de fétichisme administratif !
Le chaos des registres
Le plus amusant dans l’histoire ? La fiabilité même des archives peut être largement remise en cause ! Certains ont peut-être en tête cette image d’Épinal de registres d’usine tenus avec une rigueur monacale. La réalité historique est bien plus nuancée, pour ne pas dire chaotique. Dans les années 50, 60 et 70, la priorité des constructeurs était de sortir des voitures de la chaîne, pas de satisfaire les investisseurs du XXIᵉ siècle.
Chez de nombreux constructeurs italiens ou britanniques, il n’était pas rare qu’un moteur soit prélevé sur une ligne pour pallier une défaillance sur une autre, sans que les registres ne soient systématiquement mis à jour. Si un moteur cassait sous garantie, l’usine le remplaçait par un bloc neuf, parfois non numéroté. Paradoxalement, une voiture ayant bénéficié d’un échange standard d’époque, parfaitement documenté et réalisé dans les règles de l’art, se retrouve aujourd’hui déclassée par les ayatollahs du Matching Numbers !
Et en compétition ? C’est évidemment encore plus folklorique ! Jusqu’à relativement récemment, lorsqu’un moteur cassait en course et se voyait remplacé sur le pouce, il était assez rare que, dans l’effervescence du moment, les registres soient tenus à jour.
Un moteur d’origine… Vraiment ?
Un moteur est, par définition, une pièce d’usure. Entre la corrosion, les excès d’optimisme au volant et les lubrifiants approximatifs, la survie d’un moteur d’origine est d’une certaine rareté statistique.
Que préfère-t-on réellement ? Une icône dont le bloc d’origine a été fissuré, ressoudé et chemisé trois fois pour préserver son numéro, ou une auto équipée d’un moteur identique, éventuellement produit à la même période, mais offrant une intégrité mécanique irréprochable ?
Le marché, dans sa folie spéculative, a tendance à choisir la première option. Cela a créé un effet pervers : l’émergence d’une industrie du « re-stamping », où certains restaurateurs meulent et refrappent des numéros de série pour satisfaire la demande. Dans tous les cas, on peut appeler cela de la contrefaçon. Anodin sur une MG Midget, dont l’appellation « matching » n’a aucune incidence sur la cote, mais c’est une toute autre limonade sur une Porsche 911 S de 1967 !
L’utilisateur face à l’investisseur
Le collectionneur moderne est, heureusement, de plus en plus un utilisateur. Il veut participer à des rallyes de régularité, traverser les Alpes ou simplement aller chercher le pain le dimanche matin avec son ancienne. Pour cet amateur, quoi de plus frustrant que de posséder une pièce de musée dont on n’ose pas solliciter la mécanique de peur d’endommager ce fameux moteur « matching » ? Il reste évidemment la parade : un moteur conforme sous le capot, quand le moteur d’origine reste soigneusement stocké…
« Period Correct »
Aujourd’hui, les acheteurs de 30 à 50 ans cherchent les icônes de leur jeunesse pour les conduire, pas pour les contempler dans un garage chauffé. Voilà pourquoi l’appellation « Matching Numbers » semble perdre légèrement et progressivement en intérêt, notamment pour les voitures vendues entre 50.000 et 150.000 euros. Cette tendance se voit progressivement contrebalancée par le concept de « Period Correct », soit une voiture dont les éléments mécaniques sont conformes, plutôt qu’identiques, à ce qu’ils étaient à l’époque de la production du véhicule.
Alors, on signe ?
Le Matching Numbers n’est pas une arnaque en soi, mais son importance est devenue disproportionnée. Pour celui qui cherche le plaisir et la nostalgie, l’historique limpide (qu’il implique ou non un changement de moteur), la qualité de la restauration et le plaisir de conduite doivent primer sur le bon alignement des chiffres. Et puis, un tampon qui manque, c’est aussi un solide argument de négociation…